Tout cela je te le donnerai, Dolores Redondo, Pocket

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Alors qu’il est en train d’écrire les toutes dernières pages de son nouveau roman, Manuel Ortigosa, écrivain à succès, est interrompu par des coups frappés à la porte de son appartement madrilène.

Ce sont deux gardes civils en uniforme.

Il comprend très vite qu’ils ne sont pas là pour annoncer de bonnes nouvelles.

De fait, si les autorités se sont déplacées, c’est pour lui annoncer la mort de son mari Alvaro.

Un banal accident de circulation, d’après la police.

Sa voiture est sortie de la route, dans une ligne droite, alors que la visibilité était très bonne. Aucun autre véhicule n’est impliqué.

La police pense qu’il s’est endormi au volant, comme cela arrive malheureusement fréquemment.

A 44 ans, l’homme avait toute la vie devant lui.

Ses affaires marchaient bien, il était heureux en couple, avec Manuel qui n’en croit pas ses oreilles, mais qui doit douloureusement se rendre à l’évidence devant la dépouille de son compagnon à la morgue.

A la douleur de la perte si cruelle et si subite de l’être aimé, s’ajoute l’incompréhension totale face aux mensonges du défunt.

Parce qu’Alvaro avait annoncé à son époux qu’il partait à Barcelone pour quelques jours, le temps de la conclusion et de la signature d’un gros contrat avait-il précisé.

Or, c’est à des centaines de kms de là,  en Galice, dans sa province natale, que l’accident a eu lieu.

Là, où vit sa famille, une famille qu’il dit ne plus voir depuis des années parce qu’elle n’accepte pas son homosexualité.

Et puis, il y a cet inspecteur de police et cette médecin légiste qui laissent clairement sous-entendre à Manuel qu’Alvaro n’est pas mort dans cet accident de voiture, mais qu’il a été victime d’un meurtre. Une petite entaille au couteau, très discrète, pourrait en être la preuve.

Lors des funérailles, Manuel se rend bien compte de la puissance de la famille d’Alvaro : des aristocrates qui règnent en maîtres absolus sur ces terres galiciennes depuis des lustres. Et ça ferait très mauvais genre qu’on sache ou qu’on puisse penser qu’un de leurs membres est mort assassiné.

Visiblement, Alvaro n’a pas coupé les ponts avec eux comme il l’a prétendu si longtemps.

Pourquoi ?

Ce n’est qu’une des questions que se pose Manuel qui décide de rester quelques jours sur place pour essayer de comprendre qui était vraiment son mari.

Une décision qui ne fait pas que des heureux.

L’hostilité de sa belle famille est évidente. L’écrivain en a vu d’autres dans sa vie.

Il veut savoir. Et personne ne pourra l’en empêcher.

Même si ce séjour forcé en Galice ne sera pas de tout repos.

Qu’importe.

Manuel n’a pas le choix . C’est l’étape nécessaire pour essayer d’arriver à accepter cette disparition,  avec le risque de découvrir des choses qui le feront souffrir.

Son expérience lui a appris combien la vie peut être cruelle.

Mais il ne sait pas encore que chez ces aristocrates galiciens, on peut être aussi cupide qu’arrogant.

Une arrogance aussi détestable que tous ces secrets de famille qui remontent enfin à la surface…

Vous ne lâcherez pas ce pavé de 737 pages et tous ses rebondissements une seconde.

Les jurés du Prix Planeta, l’équivalent espagnol du Goncourt, ne se sont pas trompés en décernant, en octobre 2016,  le 65ième prix de son histoire à Dolores Redondo.

Ce roman, à la fois policier et chronique familiale d’un autre temps, se lit comme un excellent thriller.

Addictif. Touchant.

Un roman fort, très noir.

Attachant. Emouvant.

Dans cette Galice si mystérieuse, où le religieux a toujours une place prépondérante.

Comment ne pas être bouleversé par le cauchemar que vit son héros : se réveiller un matin pour apprendre la disparition de celui qu’on aime le plus, et puis se rendre compte que cet être si cher, avec qui on partage sa vie depuis si longtemps n’est pas la personne que l’on croit ?

Ne surtout pas passer à côté de ce petit bijou.

 

Toscane,Vincent Ollivier, J’ai lu

Toscane

En vrac, nous avons ces trois coups de feu qui déchirent le calme d’un tableau presque idyllique dans un gîte de vacances en plein cœur de la Toscane.

Nous avons des chevaux, le soleil très haut dans le ciel,  la campagne magnifique, le farniente, les apéros, des crostinis et du prosecco à gogo, les repas qui s’éternisent, les cyprès et la douceur du vent.

Le bonheur aurait pu ne pas être trop loin. Il aurait pu, oui.

Mais, il y a ce couple assez mal assorti d’Anglais plutôt fortunés.

Ce banquier d’affaires dont le cynisme n’a d’égal que son assiduité à la recherche d’aventures sexuelles.

Il y a aussi, sans l’oublier, ce jeune policier qui veut comprendre à tout prix.

Nous avons encore ces deux militaires américains en mission en Afghanistan.

Tous les jours à risquer leur vie dans un conflit sanguinaire qui n’en finit pas.

Il y a, comment passer à côté,  la messagerie Twitter qui permet d’échanger des messages de manière quasi instantanée, où que l’on soit sur la planète, quel que soit le milieu dont on provient, Twitter est presque aveugle.

Dans « Toscane », nous avons tous ces riches qui veulent devenir encore plus riches.

Nous avons ces militaires, membres des forces spéciales,  qui voudraient devenir riches tout court, et surtout revenir vivants à leur base puis au bercail.

Nous avons, en vrac toujours, de l’adultère, du détournement d’argent, beaucoup d’argent, et enfin, nous avons un trafic d’armes qui pourrait générer de plantureux bénéfices.

Inutile de préciser que la dolce vita en Toscane ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir sous la plume de Vincent Ollivier.

L’avocat pénaliste signe ici son premier roman.

Une vraie réussite.

Un roman noir porté par une écriture élégante et efficace, et une construction redoutable qui nous fait remonter le temps, en maintenant un suspense continu avant de comprendre dans les toutes dernières pages ce qui s’est réellement passé.

Un roman noir où appât du gain et libido stimulée par la chaleur du soleil vont de pair pour annoncer en filigrane, la gestation, lentement mais sûrement d’un drame.

Nous ne sommes pas très loin de l’excellent polar …

 

Missing : Germany, Don Winslow, Points

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Frank Decker est un ancien marine de l’armée US.

Il a notamment servi en Afghanistan et en Irak pour lutter contre Al Qaïda.

Ancien marine également, son pote, Charles Sprague. Qui lui a sauvé la vie quand leur véhicule a sauté sur une mine.

Frank est aussi ancien flic. Mais aujourd’hui, il a quitté la police.

Il veut simplement gagner sa vie en faisant quelque chose d’utile.

Et il prétend qu’il est doué pour retrouver des gens qui ont disparu.

Ce qui est la vérité. En Irak, il le faisait pour les éliminer. Ici, il les ramène vivants.

Charles Sprague a quitté l’armée, lui aussi. Il en garde de très vilaines cicatrices dans le visage, après avoir sauvé Franck d’une mort certaine.

Charles est à présent promoteur immobilier en Floride. Et les affaires marchent plutôt bien pour lui.

Il déborde de projets, et il est milliardaire.

Frank n’hésite pas une seconde quand Charles l’appelle un jour, complètement affolé.

Sa femme, la très belle Kim n’a plus donné le moindre signe de vie depuis plusieurs heures, ce qui ne lui ressemble pas vraiment.

A-t-elle été enlevée ? Est-elle partie volontairement sans rien dire, pour le quitter ? A-t-elle fait une mauvaise rencontre ? Est-elle seulement toujours en vie ?

Les hypothèses sont nombreuses et pas vraiment réjouissantes pour le mari très inquiet.

Une inquiétude qui grandit encore quand on retrouve des traces de sang dans la salle de bains de la jeune femme…

Une jeune femme bien sous tous rapports.

Elle a fait des études, elle s’occupe volontiers d’organisations caritatives.

Orpheline de père et de mère, elle n’a plus de famille. C’est d’ailleurs Frank qui l’a conduite à son bras à l’autel, lors du mariage de son ami.

Bien sous tous rapports, vraiment ?

L’enquête commence à peine, et une des premières choses que Frank découvre, c’est que Kim n’a pas dit toute la vérité sur son passé à son mari et à ses amis …

Le tableau est nettement moins rose qu’annoncé, ce qui risque de multiplier les pistes pour essayer d’élucider cette disparition…

Des investigations que vous allez suivre impatiemment, sans lâcher une seconde la progression de l’enquête dans ce Miami qui n’est pas vraiment celui des cartes postales. Ici, des gangs, la mafia russe ou ukrainienne se disputent les marchés et le territoire, parfois avec la complicité complaisante des autorités.

Quelles sont dès lors les chances de retrouver Kim vivante ?

Frank n’est pas très optimiste …

Don Winslow signe ici le deuxième opus des aventures de Frank Decker, dont nous avions fait la connaissance dans l’excellent Missing New York .

Winslow, qui a été détective privé dans une vie antérieure, est l’auteur d’une vingtaine de romans. Il est l’un de ceux qui compte aux Etats-Unis.

Polars, thrillers, il a plus d’une corde à son arc.

Son écriture est extrêmement vive, sans aucune fioriture.

Vous voulez de l’action sans prise de tête ? Vous en aurez.

Difficile de reprendre son souffle dans ce polar qui tient toutes ses promesses.

Surface, Olivier Norek, Michel Lafon

surface

Noémie Chastain.

Le capitaine Noémie Chastain.

En première ligne.

Toujours.

Ce jour-là, avec son groupe des stups, elle est en perquisition chez un dealer de la pire espèce, un de ceux qui coupe sa coke à l’héroïne, histoire que le malheureux client soit beaucoup plus vite accro.

Ce jour-là aussi, l’ordure l’attend derrière la porte, et lui tire dessus au fusil de chasse, la touche au visage : mâchoire, oeil, nez, cuir chevelu.

La jeune femme est salement amochée, sa joue droite a quasi été arrachée.
Après un mois de convalescence difficile, en essayant d’éviter les miroirs, Noémie  tourne en rond dans son studio et veut reprendre son travail. Ce qui semble emmerder vachement la direction de la police judiciaire.

Un chien qui se prend un coup de pompe dans l’arrière-train mettra du temps à se laisser caresser de nouveau. Un flic qui se retrouve dans une opération qui dérape salement se met à douter du pouvoir de son flingue et de son propre groupe. Mais vous avez raison de parler de son physique, parce que son visage, ce n’est pas elle qui le voit, c’est nous. Ce sera un constant rappel du danger de notre métier et du fait qu’une équipe n’a pas réussi à protéger son officier. Ses blessures vont instiller la peur et la culpabilité, c’est pas bon. Pas bon du tout.

Malgré cela, Noémie revient dans son équipe où son petit ami, qui n’a pas eu le courage de rester avec elle quand il a vu visage, a désormais pris la place de chef, sa place à elle.

Bref la reprise est compliquée. D’autant que la jeune femme ne réussit pas son test au tir. Elle est toujours traumatisée et tremble comme une feuille son flingue à la main.

Si le moniteur est tout à fait compréhensif, l’ex vend la mèche à la direction, et Noémie est écartée, ou plutôt envoyée à la campagne, à Decazeville, dans l’Aveyron, bien loin de Paris, où les autorités envisagent de fermer le commissariat, faute de criminalité.

Sa mission sera une espèce d’audit.

Noémie n’a pas le choix. La mort dans l’âme et la rage au ventre contre son ex, elle fait ses bagages. Après 7 heures de train, elle débarque dans ce bled, qui ne ressemble évidemment en rien à la capitale.

Son installation se fait plus ou moins correctement, malgré le regard inévitable posé par ses nouveaux collègues sur ses cicatrices.

Une vie nouvelle, pour se reconstruire, c’est plus facile à dire qu’à faire…

Les jours passent. Noémie arrive doucement à la fin de son mois de mission.

Elle est en train de terminer son rapport sur le transfert du commissariat en zone gendarmerie quand on l’appelle pour la découverte d’un cadavre qui flotte dans un fût en plastique, à la surface du lac …

Très vite, on apprend que ce cadavre, c’est celui d’un enfant mort depuis des dizaines d’années … Les analyses ADN révèlent qu’il est l’un des 3 enfants disparus il y a très très longtemps. Une affaire qui avait, à l’époque, plongé les familles dans la douleur et la détresse. Un chagrin toujours bien présent et l’annonce de la découverte de ce corps déclenche à nouveau une onde de choc.

Pour Noémie, qui commence à aller un peu mieux, et qui comptait reprendre ses fonctions à Paris, c’est l’obligation de rester sur place pour enquêter sur ce cold case qui dérange vraiment beaucoup…

« Surface » est le cinquième roman d’Olivier Norek.

Après Code 93, Territoires, Surtensions, et Entre deux mondes en 2017, l’ex-flic, aujourd’hui en disponibilité,  revient au polar avec ce cold case hyper bien ficelé, impossible à lâcher avant d’avoir lu la dernière page.

La plume de Norek est efficace : simple, enlevée, rythmée. On ne s’ennuie pas une seconde.

L’homme sait de quoi il parle, ça se sent à chaque instant, et c’est probablement ce qui rend ce roman particulièrement humain, puisque Norek connaît le métier.  Sa fraternité, qui n’est pas un vain mot. Ses dangers aussi. Tous ses dangers. Les peurs, l’adrénaline, les blessures, les difficultés de se reconstruire, il connaît tout ça mieux que personne et son écriture fait le reste.

Avec beaucoup de pudeur, et de justesse, son héroïne nous embarque pour délivrer une prestation magistrale, dans ce roman peut-être un peu moins noir que les précédents, un roman qui laisse place à l’espoir. Et ça fait du bien.

 

Blanc mortel, Robert Galbraith, Grasset

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Il faut bien le reconnaître Cormoran Strike est plutôt le genre de mec à ranger dans la case « ours mal léché ». Du haut de son 1,92 m, il est une espèce de colosse brun, bourru, aux cheveux pas trop coiffés, et il faut le reconnaître, sapé n’importe comment. Il est le fils illégitime d’une ancienne rock star et d’une de ses groupies junkie.

L’homme a servi dans l’armée britannique. En Afghanistan notamment. C’est là qu’il a été blessé dans une explosion qui lui a coûté une partie de sa jambe droite. Il porte à présent une prothèse qui le fait pas mal souffrir.

Après sa revalidation, Strike n’a pas voulu du reclassement proposé par l’armée.

Alors, il a dû assurer sa reconversion. La seule envisageable pour l’ancien militaire, et d’après ses propres propos, c’est de poursuivre dans ce qu’il fait de mieux à savoir investiguer.

Ce qu’il aimait avant tout, c’était chercher, résoudre, établir la vérité, rendre justice. Cette passion, il le savait, résisterait à tout. Bien sûr, ce n’était pas drôle tous les jours. Il fallait se coltiner la paperasse, les clients pénibles, les collaborateurs à embaucher, à virer. Mais cela faisait partie du métier, au même titre que les horaires élastiques, la fatigue, les privations et les risques …

Aujourd’hui, il est donc détective privé. Il a fondé sa propre agence à Londres, et il a engagé une assistante, la ravissante Robin Ellacott. La ravissante, mais surtout très efficace Robin, dont le fiancé voit d’un très mauvais œil sa collaboration avec Strike.

Faut dire que le boulot peut être dangereux, et qu’il paie très très mal, les finances de l’agence étant quasi constamment dans le rouge. Même si les talents d’investigation du boss et de son assistante commencent à porter leurs fruits.

Tout doucement, affaire après affaire, Strike est à présent connu dans la place, connu, et reconnu, ce qui n’est pas toujours un avantage quand il faut filer quelqu’un …

Cette fois, alors que Robin vient enfin d’épouser son fiancé, Strike doit faire face à une nouvelle affaire pour le moins étrange.

Un jeune homme est venu à l’agence lui déclarer avoir été le témoin du meurtre d’un enfant retrouvé mort près d’un cheval, il y a des années.

Ce jeune homme semble assez perturbé psychologiquement, et avant que Strike puisse l’interroger plus précisément, il se sauve et disparaît dans la nature.

Il n’en faut pas plus pour chatouiller la curiosité de Strike, qui commence à gratter, avec pour seul indice, un bout de papier sur lequel est griffonné un nom de rue.

Très vite, le détective va se retrouver plongé dans une enquête qui va le mener des bas-fonds de Londres aux plus hautes sphères du Parlement britannique quand un ministre de sa très gracieuse Majesté le contacte pour mettre un terme au chantage dont il est victime depuis quelque temps.

Cette enquête reposait sur des bases très inhabituelles. Jamais auparavant il n’avait eu à traiter une affaire de chantage dont la victime rechignait à avouer les causes. Mais, après tout, songea Strike, il n’avait jamais eu de ministre parmi sa clientèle non plus. De même, il ne voyait pas tous les jours débarquer dans son bureau des jeunes gens probablement psychotiques proclamant avoir assisté au meurtre d’une enfant. Pourtant, depuis qu’il avait la une des journaux pour la première fois, Strike recevait constamment des messages d’individus plus ou moins déséquilibrés …

 Et s’il y avait un lien entre ces deux affaires ? Au premier regard, cela semble très peu probable. Et pourtant … L’enquête est compliquée, délicate, les ramifications nombreuses, dans des milieux où la morale n’est pas toujours la première des vertus, alors que Strike et Robin semblent de plus en plus proches.

Vont-ils enfin s’avouer leur attirance mutuelle ?

Réponse dans ce quatrième volet des aventures de Cormoran Strike.

Après l’Appel du Coucou, après le Ver à soie,  après la Carrière du mal, qui se sont vendus à près de 11 millions d’exemplaire à travers le monde, J.K. Rowling continue, sous le pseudonyme de Robert Galbraith, de nous faire vivre les enquêtes passionnantes de son détective si attachant.

Certains pensent que le roman, qui fait près de 700 pages, soit environ 100 de plus que les 3 tomes précédents est trop long.

Ce n’est pas mon impression. Au contraire. Et pour la première fois peut-être, Rowling/Galbraith nous fait entrer un peu plus dans l’intimité de ses deux héros.

Sans être particulièrement fleur bleue, l’histoire qui se joue entre Cormoran et Robin humanise terriblement la série. Et rend le détective et sa collaboratrice encore plus attachants.

On referme d’ailleurs Blanc mortel avec beaucoup de regrets, en se disant qu’il va falloir attendre de très longs mois, voire deux ou trois années avant de pouvoir lire la suite de leur histoire …

 

En attendant le jour, Michael Connelly, Calmann Lévy Noir

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Renée. Renée Ballard.

Une trentaine d’années.

Inspectrice de police à LAPD, la police de Los Angeles.

Elle fait les nuits au commissariat d’Hollywood. Uniquement les nuits.

C’est une mesure de rétorsion depuis qu’elle a osé se plaindre du harcèlement d’un de ses supérieurs. Une espèce de placard nocturne. Un service complètement à part : si elle descend bien sur des faits divers, elle ne mène pas les enquêtes.

Une fois son rapport de premières constatations rédigé, elle est obligée de passer le relais aux équipes de jour qui mèneront les investigations.

Frustrant. Vraiment.

A fortiori quand on a le caractère de Renée, bien trempé.

La jeune femme, d’origine hawaïenne est efficace dans son travail. Efficace. Volontaire. Elle est intuitive aussi et elle voit juste.

Peut-être trop pour ses collègues masculins qui ont fermé les yeux sur le harcèlement dont elle a été doublement victime.

Renée qui n’a que son travail : sans domicile fixe, elle vit seule avec son chien, dans un mini-van, ou sous tente sur la plage, après les seuls moments où elle déconnecte enfin, ses longues séances de paddle sur le Pacifique.

Encore une précision  à propos de l’inspectrice : si Renée n’a pas d’adresse, elle n’a pas de mec non plus.

C’est une solitaire à qui la vie n’a pas fait de cadeau, et pourtant Renée est bien dans sa peau. Elle sait ce qu’elle veut et surtout ce qu’elle ne veut pas.

Et cette fois-ci, pas question de refiler les dossiers dont elle vient d’hériter aux équipes de jour. Elle veut s’y coller elle-même. Et tant pis pour la procédure et le règlement.

Ce soir-là, son co-équipier et elle ont d’abord été appelés sur ce tabassage en règle : celui d’un prostitué transgenre, qui a été laissé pour mort dans un parking. Le malheureux est dans un sale état, il a été plongé dans le coma. Et puis, comme si cela ne suffisait pas, il y a les 5 morts lors d’une fusillade dans un night-club de LA, dont une jeune serveuse que les secours n’ont pas réussi à réanimer.

Renée décide que ces enquêtes sont pour elle. Elle les mènera donc pendant la journée, au lieu de dormir, pour ne pas empiéter sur son travail de nuit …

Mais l’épuisement n’est pas loin …

Avec lui, de vieux démons qui vont refaire surface et cette hiérarchie décidément très difficile …

Après une trentaine de romans, c’est la première fois que Connelly donne le premier rôle à une femme.

Après Harry Bosch qu’on ne présente plus, après l’avocat Mickey Haller ou encore après le journaliste Jack McEvoy dans « le Poète », Connelly s’est décidé à écrire les aventures d’une fliquette rebelle qui n’obéit pas aux ordres quand ils sont débiles.

On peut lui dire merci d’avoir commencé à rétablir une espèce de parité qui manque cruellement dans le monde du thriller policier.

Comme d’habitude avec Connelly, le scénario est précis, les indices semés un peu partout, au fil des pages, l’écriture fluide et précise, l’intrigue bien ficelée.

Comme d’habitude aussi avec Connelly, une enquête plus vraie que nature.

Un vrai régal donc que ce nouvel opus d’un des maîtres du genre .

On se réjouit de voir comment Renée va pouvoir évoluer …

Il se murmure qu’une rencontre est prévue entre elle et Bosch. Cela risque d’être plus qu’intéressant.

Un monde idéal, Sylvie Granotier, Albin Michel

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Catherine Monsigny, avec qui nous avons fait connaissance il y a quelques années déjà dans deux précédents romans de Sylvie Granotier (« la Rigole du Diable » et « la Place des Morts, tous les deux parus chez Albin Michel ou au Livre de Poche) est avocate.

Avocate pénaliste et parisienne. Chevronnée.

Elle plaide depuis longtemps. Avec passion.

Quand elle avait quatre ans, Catherine a été la témoin du meurtre de sa mère. Elle a toujours eu une sensibilité à fleur de peau.

C’est peut-être pour cela qu’elle est particulièrement interpellée par les droits des plus faibles. C’est peut-être pour cela aussi qu’on la surnomme la légende vivante des soutiens de l’égalité.

Le meurtre de sa mère n’a jamais été résolu, et l’auteur est toujours la nature.

L’affaire a très longtemps hanté les nuits de la jeune avocate, qui semble pourtant avoir enfin trouvé un équilibre personnel depuis qu’elle vit une jolie histoire avec son amoureux, Asghar, d’origine iranienne. Avocat également. Mais une clientèle complètement différente, beaucoup plus à l’aise financièrement.

Aujourd’hui, dans la salle d’attente du cabinet de Catherine, une femme l’attend.

Elle s’appelle Emilie Michaud.

Gantée, voilée de la tête aux pieds, cette jeune fille de bonne famille, visiblement convertie à l’islam, lui explique que son fiancé est actuellement injustement incarcéré.

Le fiancé, c’est Slimane, un jeune algérien en situation irrégulière, sans papiers. Il est accusé d’une tentative de meurtre sans réel mobile apparent. C’est du moins ce que prétend Emilie.

Mais Catherine n’accroche pas trop aux arguments de la fiancée qui lui explique aussi que Slimane et elle ont été mariés religieusement par un imam, pour essayer de le protéger d’une expulsion.

Quand Catherine va voir Slimane en prison, le courant ne passe pas entre eux non plus. Il refuse de lui serrer la main, par respect pour les femmes explique-t-il.

Il n’y a vraiment rien donc pour convaincre la jeune femme d’accepter d’assumer sa défense.

Même les parents d’Emilie essaient de la convaincre.

Faut dire qu’ils se sentent un peu concernés : leur fille s’est convertie, ça Catherine le savait déjà, mais ce n’est pas tout. Leur fils aussi a choisi l’islam. Radical.

Le père Michaud raconte : « Il a viré brutalement de l’ultragauche à la religion mais il y avait gagné une forme de sérénité, comme si sa colère était mieux canalisée. Et puis, en août 2015, il est parti, on ne s’y attendait pas. Il était majeur, la police ne pouvait pas intervenir. Par un ami, j’ai eu un contact à la DCRI. Ils disent ne l’avoir jamais repéré ni en Turquie, ni en Irak, ni en Syrie. C’est comme s’il s’était volatilisé. Aline, ma femme, fait comme si ça n’existait pas, sa façon de tenir je pense. Quant à Emilie … c’était son grand frère idolâtré. On pense que sa conversion n’est qu’une manière de rester proche de lui. »

Finalement, à sa propre surprise, Catherine accepte de défendre Slimane.

Elle n’aurait peut-être pas dû.

Quelques jours plus tard, un de ses amis, qui dirige une association d’aide aux sans-papiers, est retrouvé pendu. Et d’autres évènements viennent perturber le quotidien de l’avocate.

Le malaise s’installe.

Lentement, mais sûrement.

Comme si un piège se refermait sur elle…

« Un monde idéal » signe le retour de Sylvie Granotier à l’écriture après cinq longues années de silence.

Un retour attendu avec impatience, tellement le personnage de Catherine Monsigny est réussi. L’avocate et ses espoirs, ses travers, ses faiblesses, son humanité, sa force, son empathie, sa résilience.

Terriblement attachante.

Dans ce polar très noir que Sylvie Granotier plonge avec brio dans une réalité incroyablement effroyable et archi-contemporaine : celle de la radicalisation à l’islam des jeunes filles, là où la manipulation psychologique règne en maître, là où la dépossession de soi mène aux ténèbres, sans demi-tour possible.